Laudatio du Père Yves Bertrais, O.M.I. (1921-2007) par le pasteur Philippe Chanson Obsèques des 8-10 juin 2007 – Paroisse Saint-Marc, Orléans

Chers amis Hmong, chers compagnons d’œuvre des Oblats, c’est avec beaucoup d’émotion que j’adresse aujourd’hui ces quelques mots de reconnaissance envers celui à qui nous disons « à-Dieu ». Je le fais dans l’élan du geste de fraternité œcuménique que le Père Bertrais m’a un jour tendu, de sa franche poignée de mains, pour évoquer à ma façon, en tant que pasteur et théologien protestant, quelques traits de mémoire nous rappelant sa personnalité attachante et la profondeur de l’œuvre à laquelle il s’était attelé.

C’est lors de mon ministère en Guyane française, de 1987 à 1994, que j’ai connu le Père. Et je dois dire que ce fut un grand privilège de l’avoir rencontré en tant que frère dans la foi et très vite comme ami, parce qu’il m’a été d’une aide inestimable pour m’initier à l’univers Hmong, son histoire, sa culture et ses coutumes, m’aidant ainsi à célébrer dans les églises protestantes Hmong des villages de Cacao et de Javouhey. Avec lui, j’ai découvert ce qu’est et ce que peut être cette belle fraternité œcuménique que j’évoquais, basée sur une reconnaissance mutuelle de nos ministères au service du même Dieu, croyant au même Évangile et partageant avec joie des convictions communes faites de respect et d’ouverture. Et si ces moments se sont à jamais inscrits dans ma mémoire, c’est bien parce que le Père Bertrais est celui que la Providence aura placé sur ma route pour me permettre d’avancer dans mon propre ministère, au point même qu’il a été un des grands déclencheurs d’une manière nouvelle pour moi de l’aborder en m’offrant de réfléchir profondément comment penser et vivre l’Évangile au sein d’une culture différente de la mienne. C’est dans cette trace que j’aimerais très simplement partager avec vous quatre traits de mémoire qui m’ont particulièrement frappé à propos du Père Bertrais.

1. Le premier trait de mémoire que je retiendrai est celui de sa personnalité remar-quable qui a participé à forger la qualité de son engagement.
Ce qui reste en effet singulièrement frappant, pour moi, c’est l’extraordinaire ténacité du Père Bertrais, pour ne pas dire son opiniâtreté, qui a soutenu toute sa vocation, une vocation dont il avait résumé la perspective dans une notice autobiographique que j’ai conservée : « En tout – disait-il – (…) la motivation de fond est unique : servir Dieu qui m’a fait rencontrer les Hmong ». Tel a été sa ligne d’horizon intangible. Travailleur énergique, infatigable, de l’aurore jusqu’au milieu de la nuit, le Père Bertrais faisait preuve d’une persévérance et d’une abnégation à toute épreuve. Direct, droit, franc, d’une intelligence brillante, créative, imaginative, visionnaire tout en restant très pragmatique, j’ai rarement connu un homme si déterminé, clairvoyant et lucide. Le Père Bertrais savait exactement où il allait, ce qu’il voulait, ce qu’il faisait et ce qui était prioritaire pour le service de Dieu et de ses frères, s’en tenant – sans dévier – à ses choix, ses options, ses décisions. N’a-t-il pas renoncé à son doctorat pour venir aider ses frères Hmong à s’installer à Javouhey ? Et c’est pourquoi le Père nous laisse le souvenir si prégnant d’un homme de conviction, adossé à une très profonde et inébranlable vocation que rien ni personne, ni ambition personnelle, ni aucune épreuve ne semblait pouvoir altérer – ce qui ne froissait d’ailleurs en rien sa modestie légendaire (tant le Père avait l’art de mettre toujours l’autre en avant) et la perception aiguë de sa fragilité et de la finitude de toute existence (me confiant avec insistance n’être qu’un simple maillon de la longue chaîne des témoins de l’Évangile parcourant l’histoire).

2. Le deuxième trait de mémoire que me laisse le Père Bertrais est celui de sa passion et de son amour pour le peuple Hmong.
Plus de cinquante pleines années au service de ses frères et sœurs Hmong, immergé, noyé dans l’univers et la culture Hmong, depuis qu’un beau jour d’avril 1950 il était arrivé en vélo à Kiu Katiam, un village Hmong de la montagne des Gaurs, au Laos, situé sur la route entre Luang Prabang et Vientiane. Vivant avec les Hmong, adoptant les us et coutumes Hmong, partageant leur mode de vie, leur nourriture, leurs chasses, leurs fêtes et surtout leur langue… Sans aucun doute, très peu de personnes au monde peuvent se prévaloir aujourd’hui de posséder la maîtrise de la langue Hmong et d’avoir une vue d’ensemble de la culture Hmong à la façon d’Yves Bertrais – considéré à juste titre, par ses pairs, comme un des meilleurs spécialistes mondiaux de cette ethnie. Son dévouement et sa passion pour le peuple Hmong a, là encore, été littéralement « extra-ordinaire » et exemplaire malgré les vicissitudes d’un parcours nomade entre le Laos, la Thaïlande, la Guyane, la Chine, les USA, les Philippines et la France, pays où le Père a tout traversé : les guerres, les menaces pour sa vie, les fuites à travers la jungle, la perte de précieux documents et de biens, les camps de réfugiés, les difficultés de réadaptation et la charge de la réimplantation des exilés dans les pays d’accueil… Dans tous ces lieux et ces événements, le Père est resté avec les Hmong et ne les aura jamais abandonnés. À l’égal de son amour pour Dieu, rien n’aura détourné son amour pour ce peuple et sa passion à respecter comme à préserver l’identité de ces hommes, de ces femmes, de ces familles arrachées si brutalement à leur terres. Le Père Bertrais aurait-il finalement reçu comme un signe prophétique ce beau nom Hmong que lui donnèrent les Anciens de Kiu Katiam, non seulement celui « fonctionnel » de Txiv plig, le « père des âmes », mais celui de son adoption solennelle, Nyiaj Pov, « d’argent protégé », dont l’accent profondément imagé expliqué par Ya Tsong Yeng (présent lors de cette attribution à Kiu Katiam) est celui « d’un cadeau d’autant précieux à préserver qu’il est en espérance d’être partagé » ? En tous les cas, c’est aussi la métaphore de l’alliance et même celle du mariage, qui convient admirablement pour qualifier cette relation d’amour particulière du Père Bertrais avec les Hmong. N’est-ce pas ce que signifiait, scellait, la petite bague Hmong traditionnelle en argent, ciselée et colorée, que le Père portait toujours à son doigt ?

3. Le troisième trait de mémoire que je garderai du Père Bertrais est sa manière radicalement incarnée de témoigner et de vivre de l’Évangile en lien total avec sa culture d’accueil.
Ce trait que nous laisse le Père est encore une fois ici particulièrement frappant et m’a été d’une aide inestimable – comme j’en ai déjà témoigné – pour penser mon ministère : pas de coupure entre l’Évangile et la culture ! Le Père Bertrais croyait à un véritable processus dit « d’inculturation de l’Évangile », c’est-à-dire à un Évangile incarné dans toutes les fibres de l’humain et visant à tenir toujours debout cet humain, tel qu’il est, où il en est et là où il se trouve, dans la matrice de sa langue, et donc de sa culture, de ses valeurs et de ses traditions qui enracinent son existence au monde. En d’autres mots, pas d’Évangile importé, imposé, forcé sur une culture pour Yves Bertrais ! Mais un Évangile juste, véridique, pensé à partir d’une culture, entièrement rivé à une culture, surgi, assompté dans une culture à l’image du Christ, Parole et Geste incarnés dans sa propre culture. Nous avons tous ici en mémoire les deux impressionnantes et significatives collections d’ouvrages que nous a laissés le Père et dont on dit que l’accumulation dépassait même sa propre taille ! Des milliers et des milliers de pages de la Collection Patrimoine Culturel Hmong, fruits d’années de patientes collectes, sans censure (le Père y tenait), des traditions orales Hmong : des chants traditionnels de mariage, des rites funéraires et chamaniques, des légendes, contes et histoires touchant l’univers artistique, coutumier et sapiential Hmong… Et ces autres dizaines et dizaines de livres de la Collection Pastorale Hmong qui ont accompagné l’immense travail de la traduction de la Bible en Hmong : des histoires bibliques illustrées, une histoire de l’église, des commentaires, des catéchismes et autres missel, lectionnaire, livrets de prières et cantiques religieux pour les chrétiens Hmong…

4 Enfin, quatrième trait de mémoire que je conserverai précieusement du Père Bertrais, celui finalement des dimensions de l’héritage incalculable qu’il nous lègue à travers l’ensemble de son œuvre, de son action et de son exemple.
Un héritage sans aucun doute d’abord intellectuel qu’étaye l’étendue de l’œuvre que nous venons d’évoquer : presque une centaine d’ouvrages écrits en Hmong et publiés pour les Hmong, grâce surtout – et tout est là – à la création de l’écriture de la langue Hmong. Car faut-il rappeler ici que c’est sous la plume du Père Bertrais que pris naissance la mise en graphie du parler Hmong, la collecte de son vocabulaire, l’élaboration de son dictionnaire, de sa grammaire, d’un syllabaire et, partant, l’apprentissage de la lecture de cette langue comme outil déterminant de communication grâce auquel des millions de Hmong aujourd’hui, des quatre coins du monde, par-delà toutes les frontières, peuvent communiquer entre eux, dans leur idiome, et qui plus est, aidé par un réseau de communication rendu singulièrement plus efficace grâce au Bulletin de liaison international qu’avait encore créé le Père Bertrais. C’est bien grâce à lui, à son travail acharné, intuitif, d’anthropologue de terrain, de linguiste, d’ethnographe, de communicateur, de pédagogue, d’éditeur, que les Hmong ont désormais une tradition écrite collectée et préservée des trésors de leur oralité. Ne serait-ce que pour ce seul apport radicalement majeur, le Père Bertrais est entré définitivement dans la mémoire du peuple Hmong.

Un héritage sans aucun doute d’abord intellectuel qu’étaye l’étendue de l’œuvre que nous venons d’évoquer : presque une centaine d’ouvrages écrits en Hmong et publiés pour les Hmong, grâce surtout – et tout est là – à la création de l’écriture de la langue Hmong. Car faut-il rappeler ici que c’est sous la plume du Père Bertrais que pris naissance la mise en graphie du parler Hmong, la collecte de son vocabulaire, l’élaboration de son dictionnaire, de sa grammaire, d’un syllabaire et, partant, l’apprentissage de la lecture de cette langue comme outil déterminant de communication grâce auquel des millions de Hmong aujourd’hui, des quatre coins du monde, par-delà toutes les frontières, peuvent communiquer entre eux, dans leur idiome, et qui plus est, aidé par un réseau de communication rendu singulièrement plus efficace grâce au Bulletin de liaison international qu’avait encore créé le Père Bertrais. C’est bien grâce à lui, à son travail acharné, intuitif, d’anthropologue de terrain, de linguiste, d’ethnographe, de communicateur, de pédagogue, d’éditeur, que les Hmong ont désormais une tradition écrite collectée et préservée des trésors de leur oralité. Ne serait-ce que pour ce seul apport radicalement majeur, le Père Bertrais est entré définitivement dans la mémoire du peuple Hmong.
Mais c’est encore, par-delà, tout un héritage spirituel que nous laisse le Père Bertrais. Je veux parler de sa foi forte comme un roc, de sa passion et de son engagement pour l’Évangile accompagnant sa passion et son engagement pour les hommes et les femmes Hmong qui ont commencé par l’accueillir au village de Kiu Katiam. Est-ce d’ailleurs un hasard si le Père Bertrais, répondant à l’appel reçu, est parti au Laos exactement le 24 décembre 1947, à Noël, fête de la nativité, fête de la venue du Christ dans nos histoires quotidiennes, et qu’il vient de nous quitter le dimanche de notre dernière Pentecôte, fête par excellence de la mission ? Parabole magnifique et synthèse si parlante du sacerdoce du Père Bertrais tendu tout entier entre ces deux moments liturgiques forts parcourant le cycle de sa vie ministérielle : la fête de l’incarnation de l’Évangile et la fête du témoignage rendu à l’Évangile !

***


En 1992, j’avais écrit qu’Yves Bertrais, personnalité unique, hors normes, s’imposait comme une figure incontournable et irremplaçable de l’histoire des Hmong et du christia-nisme Hmong dont il et bel et bien devenu, au plein sens du mot, le véritable Père, tant par la qualité et l’importance de son action auprès des Hmong (qui lui valut d’être fait Chevalier de la Légion d’honneur, à Cayenne, en 1991) que par sa vision prophétique d’un ministère au service des Hmong (qu’atteste la Médaille vaticane de Serviteur de la Paix qu’il reçut à New York en 1998). Je contresigne cette perception, et plus que jamais en pensant à la « surface » humaine inoubliable du Père Bertrais, capable de côtoyer aussi bien les hommes d’Églises que les scientifiques, les politiques et les fonctionnaires pour le seul intérêt des Hmong et au nom même – sans le cacher – de l’Évangile. Certes, son aventure humaine et spirituelle est exaltante, mais rappelons-nous qu’elle eut pour secret le don total de soi.
Avec son départ, nous prenons conscience que c’est une somme considérable d’expériences, de connaissance et de savoir être exemplaire qui retourne à Dieu, mais que nous héritons aussi en retour. Et ce sera bel et bien à nous d’en faire fructifier l’héritage et de ne pas l’oublier. En cela, malgré nos manquements, j’ai confiance. Non seulement parce que le Père Bertrais (qui m’avait plusieurs fois partagé le souci de la suite de son ministère après son départ) restera à jamais vivant dans la mémoire collective du peuple Hmong comme dans chacune de nos mémoires individuelles, mais surtout parce que par-delà les tristesses du départ et de l’absence, nous gardons comme une joie de le savoir accueilli et recueilli dans la Toute-Présence, dans la mémoire même de Dieu. Comme nos Ancêtres, il repose en Père « bienveillant » dans le souvenir de Dieu. Et c’est ce souvenir-là qui ravivera toujours en nous cette belle parole Hmong des Anciens :

« Pour toute sa vie, on a qu’un seul destin.
Je ne sais que les jours où je vis.
Je ne sais le jour de ma mort
Le sabre tranchant, viendra un jour où il s’émoussera.
Ma vie, viendra un jour où, à coup sûr, elle disparaîtra
Une génération ne dure qu’une génération.
Celui qui vit, on l’écoute et on met en pratique.
De celui qui part, on recueille
et emporte pour marcher sur ses traces »


À-Dieu et merci très cher Père Bertrais.

Pasteur Philippe Chanson, Genève

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