Témoignage
des Pères
Yvon
L'Hénoret
et
René
Charrier,

(o.m.i)


En mémoire du père Yves BERTRAIS, O.M.I., missionnaire parmi les Hmong du Laos. Décédé dans la nuit du 26 au 27 mai 2007 à la maison St Gabriel de Thouaré, en Loire-Atlantique.

Yves Bertrais est né à Prinquiau, près de la ville de Savenay, Loire-Atlantique, le 30 juillet 1921, dans une fratrie de sept - quatre garçons et trois filles, dont deux seront prêtres et une religieuse.
Après les années de petit et de grand séminaires à Nantes, où son frère Emile le suivra plus tard, il entra au noviciat des Missionnaires Oblats de Marie-Immaculée à Pontmain (Mayenne) en 1942. Il y fit sa première profession religieuse en 1943. Puis il poursuivit ses études théologiques au scolasticat de La Brosse-Montceaux (Seine-et-Marne), où il vécut avec toute la communauté le tragique évènement du 24 juillet 1944. II y fit sa profession perpétuelle en septembre 1946. C'est à Solignac (Haute-Vienne) où le scolasticat avait été transféré, où il fut ordonné prêtre le 6 octobre 1946. Il y reçut son affectation à la Mission du Laos, en juillet 1947, où il partit en compagnie des pères Benjamin Rancoeur et Vincent L'Hénoret.

Arrivé au Laos en février 1948, il demeura quelque temps au petit séminaire de Paksane pour l'apprentissage de la langue lao, tout en y assurant des cours. En 1950, il se trouvait déjà à Luang-Prabang, la capitale royale, avec le projet d'approcher la population des montagnes environnantes. Au cours d'une tournée, il rencontra des Hmong de la montagne des Gaurs. Ce fut le début d'un long compagnonnage de cinquante-sept ans. II s'établit au village de Kiou-ka-Tiam, où il s'initia à la vie de ce peuple auquel il consacra sa vie, apprenant langue, coutumes, légendes, mode de vie, etc... devenant l'un d'eux à tel point que vêtu comme ses compagnons, il échappa facilement au contrôle d'une patrouille hostile. Les premiers baptêmes eurent lieu en 1953. Au cours de cette même année 1953, il collabore avec le pasteur Barnay, connaisseur du Hmong et le professeur Smalley, spécialiste en linguistique et phonétique, et deux jeunes Hmong, pour la mise au point d'une transcription de la langue Hmong, avec la visée que cette écriture puisse se taper à la machine sur des claviers anglais ou français. Yves vivra en cet endroit jusqu'à la fin de l'année 1958.

Le rattachement de la province civile de Sam-Neua au Vicariat Apostolique de Vientiane amena Mgr Loosdregt à envoyer du personnel missionnaire dans cette région, jusqu'alors confiée au diocèse de Than-Hoa (Vietnam). Le père Bertrais fut nommé responsable du district Hmong : temps de fondation, de construction, de formation d'une équipe de catéchistes de traductions. Temps très court, car l'élan fut arrêté brutalement dés fin 1960 par l'invasion de la province par les Pathet-Lao. S'étant échappé de justesse avec ses compagnons, à une demi-heure près, Yves trouva refuge sur un piton, où, en compagnie de militaires eux aussi isolés, il survécurent pour, finalement, devoir fuir à nouveau. Ce fut une aventure de trois semaines de marche dans la forêt et les montagnes pour rejoindre Luang-Prabang. Après un temps de repos, Yves reprit le travail de traduction (les Epîtres de St Paul) et de formation des catéchistes durant environ un an.

Replié sur Vientiane en 1962, sans perdre de temps, avec l'appui de l'évêque, Yves choisit un lieu qui allait devenir le Centre Apostolat Hmong. Pendant une douzaine d'années, ce fut une véritable ruche où vivait une centaine de personnes : les missionnaires Oblats (Yves Bertrais, René Charrier, Lucien Bouchard, Daniel Taillez) , les catéchistes et leurs familles, les élèves catéchistes, des élèves du primaire et des lycéens, des malades et accompagnateurs venant aux hôpitaux de la capitale. Centre pastoral avec visites vers les zones accessibles par voie de terre ou par voie aérienne, zones paisibles ou régions de maquis. Centre intellectuel avec secrétariat et équipes de traductions et de publications (livres religieux, mais aussi manuels de « classe », de vulgarisation de formation familiale hygiène, santé, collecte des légendes Hmong. En 1964, eut lieu la publication du premier dictionnaire Hmong blanc-français (580 pages). Centre de formation au développement rural, car conjointement à la formation catéchétique les futurs responsables de communautés recevaient un entraînement à de nouvelles méthodes culturales et d'élevage d'animaux afin d'améliorer les conditions de vie des montagnards. En fait, le centre s'était dédoublé avec la création d'une maison pour les filles en scolarité ou en formation promotionnelle, sous la direction des Oblates Missionnaires de Marie Immaculée. Les évènements d'avril 1975 mirent le coup d'arrêt définitif à ces activités. La prise de pouvoir par les nouvelles autorités amena le démantèlement du centre, qui ne pouvait -on s'en doute- avoir l'aval du Parti. Yves avait rapidement quitté le Laos pour gagner la Thailande. L'ampleur de l'exode des Hmong le surprit sans doute moins que d'autres. II s'installa dans la ville de Chiang-Mai, où il refonda l'école de catéchistes et reprit le travail des traductions. II fait paraître la Bible en Hmong. II organise quatre groupes de recherche et de collecte des traditions orales Hmong. Ce fut l'époque de sa collaboration officielle avec le Centre d'Etudes, de Documentation et de Recherches sur l'Asie du Sud Est et le Monde Insulindien (C.E.D.R.A.S.E.M.I.). Rentré en France en 1978, il était inscrit à la Sorbonne en 1979 ; il y présenta son ouvrage « Etudes sur le Mariage traditionnel chez les Hmong Blancs du Laos », livre bilingue Hmong-français de 400 pages, qui lui valut le Diplôme de l'Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales. Sa collaboration avec le CNRS devait se poursuivre en vue du Doctorat en Anthropologie. Son départ en Guyane, en 1979, pour accompagner l'établissement du deuxième groupe Hmong venant des camps de Thailande arrêta ce travail. Désormais, Yves s'adonna davantage à la traduction de livres religieux et à la publication de livres à contenu culturel. Il se constitua une petite équipe de collaborateurs dans le village de Javouhey, non loin de St Laurent du Maroni. II acquiert ainsi le titre d'Editeur du Patrimoine culturel Hmong. C'est à partir de cette base qu'il organisa ses voyages dans le Sud de la Chine, à partir de l'année 1984. Travaillant toujours de façon méthodique, il a laissé des relations détaillées sur ces voyages au jour le jour. La motivation de la collecte des traditions orales chez les Hmong de Chine n'excluait pas des contacts personnels avec les chrétiens locaux, en particulier deux prêtres, dont un Hmong, et avec un de ses anciens catéchistes établi près de la frontière sino-laotienne.

En 1991, il est fait Chevalier de Légion d'Honneur. Outre ses publications d'ouvrages en langue Hmong, Yves a eu le souci d'ouvrir les outils de communication (media) vers la radio. D'abord, à partir de la Guyane, puis aux Philippines avec Radio-Veritas, en 1995. En 1999, il retourne en Thailande, où il fonde le Centre Hmong de Lomsak, avec une équipe pour la préparation des émissions de Radio Veritas, qui émet à partir de Manille. En 1998, le Prix de Servitor Pacis lui est remis à New-York, par la Path to Peace Foundation (fondation créée en 1991 pour soutenir la Mission permanente du Saint-Siège auprès de Nations Unies).

A la fin de l'année 2005, Yves est rapatrié en France pour cause de maladie. II réside cinq mois dans la maison d'accueil oblate de Fontenay, avec des séjours en hôpital.En mai 2006, il rejoint la maison des Anciens de Pontmain, où il retrouve plusieurs de ses compagnons de jeunesse oblate. En avril 2007, la Maison de retraite des Frères de Saint-Gabriel, à Thouaré près de Nantes, l'accueille dans la section des personnes dépendantes. Un mois plus tard, Yves y décède paisiblement.

Conformément à sa volonté et à la demande de la Communauté Catholique Hmong, le rituel funéraire Hmong a été respecté. D'où le transfert du cercueil à Orléans, où la dimension de la communauté locale permettait le rassemblement et l'accueil des diverses délégations venant des Etats-Unis, de Guyane, de Thailande et des régions de France. Le déroulement du rituel s'est étalé sur trois jours et trois nuits, du vendredi après-midi 8 juin jusqu'au lundi matin 11 juin. Durant ce temps, près de deux mille personnes sont venues rendre hommage à leur « père », à prier personnellement et en commun près de sa dépouille mortelle, selon les rites christianisés par les soins du père Bertrais depuis bien longtemps. Dans l'après-midi du lundi 11 juin, sa famille, ses frères Oblats, ses amis prêtres du diocèse de Nantes, un bon nombre de parents et de paroissiens, ainsi qu'une bonne délégation de chrétiens Hmong remplissaient l'église du bourg de Prinquiau pour la messe des obsèques, suivie de l'inhumation dans le caveau aménagé pour lui sur l'insistance de « ses enfants Hmong ».

Yvon L'Hénoret, o.m.i.
René Charrier, o.m.i.

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